Le Burundi sera libéré par les siens, D’abord!

En ce début d’année marqué par de multiples incertitudes, une géopolitique qui remet en cause l’ordre jusque-là établi et une région des Grands Lacs en ébullition, sans oublier les conséquences liées à la réduction des budgets d’aide internationale — en particulier ceux de l’USAID, amputés de dizaines de milliards de dollars à travers le monde —, il est temps de se poser les bonnes questions : qui est responsable de notre développement et de notre bien-être ? À quand la libération de notre pays ? Par qui et pour aboutir à quoi ?

La libération dont il est question ici est avant tout politique: délivrer le peuple de deux décennies de tyrannie, d’oppression, de musellement, de violences et de dispersion. Puis sociale: bousculer les vieilles mentalités et forger de nouvelles idées et approches centrées sur l’être humain, son bien-être et la citoyenne responsable pour tous. Et enfin économique pour rompre avec les pratiques courantes de corruption, détournements, favoritisme et népotisme qui ont fait sombrer le Burundi au plus bas de l’échelle.

Financer notre lutte de libération, c’est notre job!

Aujourd’hui, il est temps de se tourner vers l’intérieur, ou plutôt vers les héros méconnus qui nous entourent : notre diaspora. L’idée que les pays du Sud, y compris le Burundi, doivent « se prendre en main » avant de mériter un soutien est non seulement erronée, mais aussi dépassée. Car nous nous aidons déjà nous-mêmes, grâce à la force discrète de nos transferts de fonds. Pour le Burundi, cet afflux de fonds en provenance de l’étranger n’est pas seulement vital ; il témoigne de notre capacité collective à financer notre lutte de libération, les réformes sociales, économiques et politiques que nous réclamons depuis si longtemps.

Commençons par les faits. À l’échelle mondiale, les transferts de fonds de la diaspora des pays du Sud ont atteint des sommets vertigineux : environ 590 milliards de dollars par an, surpassant largement l’aide publique au développement (APD) de 180 milliards de dollars, la philanthropie transfrontalière de 70 milliards de dollars et les flux de capitaux privés. Ces « géants silencieux », comme on les appelle à juste titre, bouleversent la tyrannie des dictatures, inspirent et mobilisent les peuples en quête de changement au sens large du terme, autonomisent les familles et les communautés, finançant l’éducation, la santé, le logement et les petites entreprises sans être influencés par des agendas étrangers. « Il s’agit de l’un des enjeux les moins médiatisés et les moins étudiés du développement mondial », souligne Gillian Marcelle, docteure en philosophie. En effet, cela remet en question la vision dépassée qui nous présente comme de simples bénéficiaires passifs.

Intéressons-nous maintenant au Burundi. Son économie, dont le PIB était estimé à environ 7 milliards de dollars en 2025, est confrontée à d’immenses défis, allant de la reconstruction post-conflit aux vulnérabilités climatiques en passant par les pénuries de biens de première nécessité. Sans oublier bien sûr les atteintes aux droits humains, les conditions inhumaines et indignes dans lesquelles vit la grande majorité des citoyens. L’aide étrangère a joué un rôle, mais elle est instable et devenue imprévisible. Ces dernières années, l’aide publique au développement (APD) au Burundi a oscillé entre 500 et 600 millions de dollars, les principaux donateurs étant la Banque mondiale (130 millions de dollars), l’Union européenne (104 millions de dollars) et les autres donateurs bilatéraux.

Les États-Unis, par le biais de l’USAID, ont fourni environ 57 millions de dollars en 2023, mais les coupes budgétaires de 2025 ont déjà eu un impact considérable sur le financement des programmes sociaux: une perte potentielle de 82 millions de dollars, soit 0,63 % de notre PIB.

Les transferts augmentent chaque année

Ces réductions, qui s’inscrivent dans une baisse plus générale de 9 à 17 % de l’APD mondiale prévue pour 2025 ont durement frappé les programmes de lutte contre le VIH/SIDA, contraignant les cliniques à une situation de survie et suspendant des millions d’aides. Pourtant, malgré ces coupes budgétaires, la contribution de notre diaspora brille plus que jamais. En 2024, les transferts de fonds vers le Burundi ont atteint environ 48 millions de dollars d’après les données de la Banque Mondiale. Un montant certes modeste comparé aux autres pays d’Afrique mais la tendance est clairement à la hausse. Le montant officiel des envois de fonds des migrants vers les pays à revenu faible et intermédiaire aurait atteint 685 milliards en 2024 – un chiffre supérieur à celui de nombreux programmes d’aide et qui soutient directement les ménages.

Imaginez : tandis que les donateurs étrangers s’attribuent le mérite (et le contrôle), nos compatriotes de l’Afrique, du Moyen-Orient, de l’Europe, de l’Australie et de l’Amérique du Nord sont les véritables philanthropes, envoyant discrètement au pays l’argent qu’ils ont durement gagné. Comme le souligne avec force Willson Chivhanga : « Cela remet en question l’idée que nous sommes des mendiants – même si l’aide joue un rôle clé dans notre développement, nous jouons un rôle bien plus important. Cette prise de conscience nous permet de reprendre en main notre programme de développement. »

Membres de la diaspora, libérateurs et bâtisseurs

Diaspora burundaise, il est temps d’agir. Vous n’êtes pas de simples donateurs ; vous êtes des acteurs de premier plan. Des libérateurs et bâtisseurs de notre chère patrie. Des investisseurs dans notre avenir. Avec des envois de fonds qui augmentent chaque année, nous avons le pouvoir de transformer ces transferts en un financement transformateur pour les réformes que nous exigeons. Pensez un instant aux plans et visions qui n’ont jamais été réalisés ou qui restent utopiques pour beaucoup. Imaginez une seconde les domaines où les fonds de la diaspora pourraient faire la différence et amplifier l’impact. Réformes sociales ? Canaliser les transferts de fonds vers des initiatives communautaires d’éducation et de santé, afin de réduire la pauvreté infantile. Réformes économiques ? Mettre en commun les ressources pour la microfinance, soutenant ainsi les 32,9 % du PIB provenant de l’agriculture, et ainsi favoriser le développement des entreprises dans le cadre des nouvelles réglementations fiscales et bancaires.

Mais comme dit ci-haut, les réformes sécuritaires et politiques demeurent prioritaires. Sans un Etat de droit qui garantit les libertés de base pour tout Murundi, l’on est mal parti. En l’absence de droits humains qui protègent tout individu contre l’arbitraire et des atteintes excessives à ses libertés, en garantissant la dignité humaine, nous nous trompons. Sans la réhabilitation de l’Accord d’Arusha promouvant l’équité et la paix et l’inclusion, une véritable réconciliation demeure hautement problématique au sein de notre société.

Une fois que nous aurons achevé la bataille politique, nous pourrons alors aller plus loin et faire plus. Créer des fonds d’investissement pour la diaspora, nouer des partenariats avec des coopératives locales et tirer parti des technologies pour une gestion transparente des fonds. Tous les experts économistes sont unanimes: les transferts de fonds dépassent l’aide au développement sur tout le continent. Pourquoi ne pas faire du Burundi un modèle ? À la communauté burundaise dans son ensemble : prenons conscience de notre force. Ensemble, nous n’avons pas besoin de mendier ; nous pouvons reconstruire notre pays en partant sur de nouvelles bases. Nos mobilisations et transferts de fonds sont notre atout majeur, souvent méconnu ; faisons-en notre force.

Comme le disaient nos ancetres: Akimuhana kaza imvura ihise. Mais aussi: Uwubandwa niwe abanda urugi. A bon entendeur, Salut!

Par Jean-Charles Ncuti


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