Vérité – Humilité – HumanitéBurundi : La faillite du régime et l’urgence d’un État de droit
Le Burundi traverse une crise profonde. L’annonce précipitée de la candidature d’Évariste Ndayishimiye pour 2027 illustre la dérive du régime CNDD-FDD. Après des années au pouvoir, le pays fait face à une faillite évidente: paupérisation massive, corruption endémique, violations des droits humains, institutions affaiblies et exode forcé de nombreux citoyens. L’Accord d’Arusha, qui avait apporté une paix fragile, a été progressivement vidé de sa substance au profit d’un contrôle monopolistique du pouvoir.
Derrière les tensions, un rideau de fumée ethnique persiste. Les clivages identitaires (Hutu, Tutsi, Twa) sont instrumentalisés pour masquer les vrais problèmes : mauvaise gouvernance, captation des ressources par une petite élite et échec économique. L’ethnie sert de diversion, empêchant une mobilisation citoyenne autour de l’intérêt général.
Vers un État de droit
Pour sortir de cette impasse, plusieurs pistes s’imposent:
- Restaurer l’esprit d’Arusha à travers un dialogue national inclusif, le respect des mécanismes de partage du pouvoir et la protection effective des minorités.
- Déconstruire les manipulations ethniques par une éducation civique renforcée, une justice impartiale et un discours national unificateur.
- Bâtir un véritable État de droit : indépendance de la justice, lutte sérieuse contre la corruption, décentralisation réelle et priorité au développement humain (éducation, santé, agriculture durable).
Le temps presse. Cette candidature anticipée risque d’aggraver les tensions, mais elle peut aussi constituer le déclencheur d’un sursaut collectif.
Le Burundi dispose des ressources humaines et naturelles nécessaires pour renaître, à condition de dépasser les héritages toxiques et de construire un État de droit inclusif et performant.
La communauté internationale, garante historique de l’Accord d’Arusha, devrait appuyer un dialogue authentique. Mais c’est aux Burundais eux-mêmes, unis, qu’il revient d’écrire cette nouvelle page.
L’enterrement de l’Accord d’Arusha par le régime CNDD-FDD
L’Accord d’Arusha pour la Paix et la Réconciliation au Burundi, signé le 28 août 2000, demeure le principal référentiel politique et institutionnel issu des négociations inter-burundaises destinées à mettre fin à plus d’une décennie de guerre civile. Fondé sur les principes de partage du pouvoir, de réforme de l’État, d’équilibre ethnique et de justice transitionnelle, cet accord a posé les bases d’une gouvernance inclusive et d’un État de droit.
Cependant, depuis son arrivée au pouvoir à la suite des élections de 2005, le régime du CNDD-FDD a progressivement vidé l’Accord d’Arusha de sa substance. En contournant ou en affaiblissant les mécanismes de suivi, en modifiant unilatéralement la Constitution (notamment par le référendum controversé de 2018), en restreignant les libertés démocratiques et en marginalisant les contre-pouvoirs prévus, le parti au pouvoir a systématiquement fait obstruction à l’application effective des dispositions d’Arusha.
La Communauté Internationale a joué un rôle central dans la facilitation et le parrainage de l’Accord d’Arusha pour la Paix et la Réconciliation au Burundi (signé le 28 août 2000). Sous la médiation successive de Julius Nyerere puis de Nelson Mandela, avec le soutien actif des pays de la région des Grands Lacs, de l’Union Africaine (alors OUA), des Nations Unies, des États-Unis, de l’Union Européenne et d’autres partenaires, cet accord a été conçu comme un cadre global de partage du pouvoir, de réforme institutionnelle et de réconciliation pour mettre fin à la guerre civile. Il prévoyait notamment des mécanismes de suivi (Commission de Suivi de l’Application), une présence internationale (missions de paix AMIB puis ONUB) et des garanties pour la mise en œuvre des dispositions sur la gouvernance inclusive, les équilibres ethniques, la réforme de l’armée et la justice.
Bien que le CNDD-FDD ait intégré le processus via des accords de cessez-le-feu ultérieurs (2002-2003), il n’était pas signataire initial de l’Arusha et a souvent invoqué ces accords séparés pour contourner certaines dispositions. Au fil des années, le parti a affaibli les mécanismes de partage du pouvoir, réduit l’espace démocratique, modifié la Constitution (notamment via le référendum de 2018) et marginalisé les institutions de suivi, au point que de nombreux observateurs parlent d’un démantèlement progressif du cadre d’Arusha.
Pourtant, la Communauté Internationale avait investi diplomatiquement, financièrement et militairement dans la mise en œuvre de l’Accord (missions de paix, aide au développement, pression sur les acteurs). Malgré des appels répétés au respect des principes d’Arusha (notamment lors de la crise de 2015 autour du troisième mandat), les réponses ont souvent été limitées par des considérations géopolitiques, entraînant une érosion de la crédibilité des engagements internationaux et un affaiblissement des garde-fous contre l’autoritarisme. Ce rôle historique de la Communauté Internationale reste un point de référence pour l’opposition et les acteurs qui appellent à la restauration des équilibres issus d’Arusha, soulignant la nécessité d’une reprise du dialogue inclusif sous auspices internationaux pour éviter le retour aux cycles de violence.
Comme le dit un proverbe turc : « Quand un clown s’installe dans un palais, il ne devient pas roi ; c’est le palais qui devient un cirque. » Cette formule résume tristement la situation : un système qui transforme l’État en scène de mauvaise gouvernance au lieu de le mettre au service du peuple.
Un parlement aux ordres de l’Exécutif
Le fonctionnement interne du parti au pouvoir et l’investiture des candidats parlementaires
Selon le Règlement Intérieur du CNDD-FDD, le parti est dirigé par le Conseil Supérieur des Sages (CSS), dirigé à son tour par le président de la République.
Le CSS a, entre autres prérogatives,
- désigner et transmettre au Congrès national du parti le nom du candidat à l’élection présidentielle.
- approuver les noms des candidats aux élections pour les hautes fonctions du pays.
Ce mode de fonctionnement, de désignation et de surveillance renforce la dépendance de l’élu parlementaire qui travaille sous injonctions.
À l’Assemblée Nationale, chaque fois qu’on s’apprête à débattre d’une question importante, le président du parti rassemble tous les députés du groupe parlementaire du CNDD-FDD à la veille de la séance plénière, afin de leur donner les instructions du Chef de l’État. Passer outre la consigne du parti équivaut à s’opposer au Président de la République.
La structure du Parlement issu des élections du 5 juin 2025 en termes de représentation politique
- À l’Assemblée Nationale: 111 députés dont 108 du CNDD-FDD et 3 Batwa
- Au Sénat: 13 sénateurs dont 10 du CNDD-FDD et 3 Batwa
Sans se faire d’illusion et connaissant le mode de cooptation des Batwa, le parlement burundais (2025-2030) est 100% CNDD-FDD.
Le clientélisme dans l’investiture des candidats
Plusieurs épouses de hauts gradés de l’armée et de la police, ou ayant des liens de parenté avec les hauts dignitaires, militaires et civils, se sont retrouvées dans les deux chambres du parlement. Un parlement monocolore, fortement clientélisé, entièrement sous les ordres d’un parti politique, ne permet pas d’accepter l’existence de l’autre, d’entrer en débat avec son adversaire politique et, encore moins, de tolérer son point de vue.
Une population en extrême précarité, dans l’attente d’un changement urgent
Face à ce constat, le contraste est saisissant au Burundi: d’un côté, un Parlement monocolore, dominé par le CNDD-FDD, grassement rémunéré et protégé, qui valide sans débat significatif les choix stratégiques du régime ; de l’autre, une armée engagée dans une guerre coûteuse en RDC, via la Task Force Commando (TAFOC), souvent impayée ou mal soutenue, tandis que les mécanismes régionaux comme la SADC (Southern African Community) se retirent en laissant un vide sécuritaire. Ces dynamiques internes et régionales pèsent lourdement sur un pays et une population déjà plongés dans une précarité extrême.
Le Burundi figure parmi les pays les plus pauvres du monde, avec un Indice de Développement Humain très bas et plus de 70 % de la population vivant sous le seuil de pauvreté. Les pénuries chroniques rythment le quotidien des Burundais : carburant, souvent introuvable ou vendu à prix exorbitant au marché noir, sucre produit localement (Sosumo) en quantité insuffisante, aliments de base dont les prix flambent en raison de l’inflation (atteignant parfois 30-45 % récemment), et médicaments essentiels dont l’approvisionnement est perturbé dans les centres de santé. Ces pénuries, aggravées par le manque de devises étrangères, les chocs climatiques et les perturbations aux frontières avec la RDC, touchent particulièrement les ménages vulnérables.
L’éducation est gravement affectée : de nombreux enfants, surtout en milieu rural, sont déscolarisés faute de frais scolaires, d’uniformes ou de fournitures, malgré des taux de scolarisation primaire élevés sur le papier. La qualité reste très faible, avec des enseignants sous-payés et mal équipés. Les jeunes diplômés, quant à eux, font face à un chômage massif et à un sous-emploi chronique, souvent qualifié de « bombe à retardement » sociale.
Avec une population très jeune (plus de la moitié des habitants ont moins de 20 ans), le manque de perspectives pousse beaucoup à l’exode ou à des activités informelles précaires.
S’ajoutent à cela des discriminations persistantes : ethniques (notamment envers les Tutsi), politiques (répression des opposants, arrestations arbitraires, intimidations), et de genre. Les services de base (santé, électricité, eau potable) restent largement insuffisants, tandis que la malnutrition chronique touche plus de 50 % des enfants de moins de 5 ans, l’un des taux les plus élevés au monde. Des centaines de milliers de personnes sont en insécurité alimentaire aiguë, exacerbée par les influx de réfugiés congolais et les retours.
Ces réalités quotidiennes contrastent nettement avec les privilèges d’une élite politique et militaire proche du pouvoir, qui engage le pays dans des aventures extérieures coûteuses tout en négligeant les besoins internes fondamentaux. Les priorités budgétaires, les arriérés de paiement aux soldats et la concentration des ressources au profit d’un cercle restreint alimentent un sentiment croissant de frustration et d’injustice.
Vivement le changement !
Le Burundi a besoin d’une gouvernance plus inclusive, pluraliste et responsable, qui replace la population au centre des priorités: paix durable, réinvestissement dans les services sociaux, lutte contre la corruption et les discriminations, et désengagement progressif des conflits régionaux au profit du développement interne.
Sans un tel tournant, le risque d’instabilité accrue et de souffrance prolongée reste élevé. L’espoir d’un avenir meilleur repose sur une réelle volonté de réforme et sur la résilience remarquable du peuple burundais.
Par Olivier Ndayisenga
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