Vérité – Humilité – HumanitéMémoire du MSD : les héros que le Burundi ne doit pas oublier
Militants, mères ou pères de famille, jeunes engagés, simples citoyens — ils ont été tués, torturés ou fait disparaître pour avoir résisté. Le MSD les nomme. Le Burundi leur doit la vérité.
Une mémoire citoyenne pour nos héros
Depuis que le MSD s’est engagé dans la lutte pour le respect de la Constitution et des Accords d’Arusha, il a payé un lourd tribut humain. Des hommes et des femmes tués, emprisonnés, portés disparus — pour leur seul engagement politique.
Aujourd’hui, nous les honorons comme des héros. Mais notre mémoire ne s’arrête pas aux frontières du parti. Elle s’étend à tous les Burundais emportés par la même violence sous le régime CNDD-FDD, quelle que soit leur sensibilité. Militants d’autres partis, journalistes, défenseurs des droits, citoyens ordinaires : cette mémoire est burundaise. Elle nous appartient à tous.
Les cas présentés ici sont des exemples parmi des milliers d’autres, documentés par des organisations nationales et internationales de défense des droits humains. Ils ne sont pas des exceptions. Ils sont le reflet d’un système — un régime criminel que les noms et les visages qui suivent permettent de comprendre dans toute sa brutalité.
1. Léandre Bukuru : un père décapité
Le premier visage de cette violence est celui d’un père de famille survenu deux ans uniquement après la naissance du parti MSD. Léandre Bukuru, né en 1977 dans la commune d’Itaba, province de Gitega, était commerçant au marché de Kinindo, mari et père de trois enfants. Membre du MSD, il avait déjà subi arrestations et harcèlements pour son engagement.
Le 13 novembre 2011, à 7 heures du matin, deux hommes en uniforme de police l’arrachent à son domicile du quartier Shatanya 3 et le jettent dans une camionnette blanche immatriculée A 107 PN — un véhicule de la police nationale. Son épouse, qui tente de s’interposer, est violemment frappée devant ses enfants.
Le lendemain, son corps est retrouvé dans la commune de Giheta, à onze kilomètres de Gitega. Ligoté. Décapité. Sa tête, transportée séparément, jetée dans une latrine d’église.
On ne traite pas ainsi le corps d’un être humain par accident. C’est un acte délibéré, calculé — une violence qui ne se contente pas de tuer, mais qui veut humilier, terroriser, briser ceux qui oseraient résister. Des soupçons documentés visent l’officier de police Michel Nurweze, alias « Rwembe ». Une procédure judiciaire a été ouverte. Elle est restée lettre morte.
Quatorze ans. Trois enfants sans père. Un corps profané. Zéro condamnation.
Si le cas de Léandre illustre une violence exercée à visage découvert — en uniforme, en plein jour — celui de Charlotte Umugwaneza révèle une autre dimension, plus sombre encore : celle d’une brutalité qui s’acharne sur les femmes avec une cruauté particulière.
2. Charlotte Umugwaneza : violée, massacrée, jetée
Charlotte Umugwaneza vivait à Mutakura, commune de Cibitoke, en mairie de Bujumbura. Vice-présidente du MSD dans sa commune, elle était aussi une mère et une femme de conviction, comme des centaines d’autres Burundaises qui ont refusé de plier en 2015.
Le 14 octobre 2015, alors qu’elle tentait de rejoindre Ngagara pour fuir les menaces qui se multipliaient contre elle, le commissaire Désiré Uwamahoro et ses agents l’interceptent.
Ce qui s’est passé ensuite est documenté par plusieurs organisations de défense des droits humains. Charlotte a été violée. Torturée. Son corps mutilé a été abandonné au bord d’une rivière, où il a été retrouvé trois jours plus tard.
Ce n’est pas seulement un assassinat politique. C’est un crime contre la dignité humaine, commis par des agents d’un État qui se réclamait de l’ordre et de la sécurité. Son exécution s’inscrit dans la vague de terreur déclenchée en 2015 par les forces de sécurité et les Imbonerakure contre toute voix discordante au Burundi.
Dix ans après, le commissaire Uwamahoro n’a jamais été jugé. Sa famille attend toujours. Et elle n’est pas seule.
La même année 2015, dans une autre province, le régime allait démontrer qu’il n’avait pas besoin de la force brute seule pour éliminer ses opposants. Il lui suffisait parfois de corrompre la confiance — et d’armer un faux ami.
3. Jérémie Nduwimana : trahi par un voisin, livré au SNR
Jérémie Nduwimana, né en 1979 sur la colline de Rugeyo, commune de Musigati, province de Bubanza, tenait le célèbre salon « Chez Jérémie » au quartier Muremera de Ngozi. Représentant de la jeunesse MSD au comité provincial, il était connu et respecté dans son quartier.
Le 7 novembre 2015, vers 18h15, il apprend qu’un plan visant son élimination est en cours, piloté par l’officier du SNR Joseph Mathias Niyonzima, alias « Kazungu ». Il prend la fuite.
Alors commence ce qui illustre le mieux la méthode du régime : incapables de le retrouver, des agents du SNR et des miliciens Imbonerakure mandatent un faux ami. Pierre Burato, milicien local, appelle Jérémie sur son portable. « Kazungu est parti. Tu peux revenir. » Jérémie fait confiance. Il revient.
Vers 22 heures, il est arrêté à « Nyabusorongo », sur la route pavée. Des témoins le voient embarqué dans une camionnette appartenant à Niyonzima, en direction de la province de Karusi. Depuis cette nuit : silence total.
Les présumés responsables sont identifiés — l’officier du SNR Joseph Mathias Niyonzima, l’agent Nestor Mutabazi, les miliciens Pierre Burato et Saïdi Nyandwi. La famille et le MSD exigent qu’ils répondent de leurs actes devant la justice.
Il a été trahi par un voisin, livré par l’État. Les noms des coupables sont connus. Ils vivent toujours en liberté.
Cette mécanique de la trahison organisée n’est pas propre à Ngozi. Elle s’est répétée ailleurs, sous d’autres formes — parfois sans même que les victimes aient eu le temps de fuir. André Surwavuba, lui, n’a jamais reçu le moindre avertissement.
4. André Surwavuba : enlevé sur le chemin du retour
Originaire de la commune de Mpanda, ancienne province de Bubanza, André Surwavuba était président du MSD dans sa commune. Coiffeur de profession, il menait une vie simple — le travail, la famille, l’engagement pour son parti.
Le 8 juin 2016, vers 19 heures, il quitte son lieu de travail comme à l’accoutumée et prend la route nationale n°9 vers son domicile de Gicuba. Un trajet ordinaire. Le dernier.
Des personnes non identifiées, à bord d’un véhicule aux vitres teintées, l’interceptent sur la route. Selon des témoins oculaires, ils l’ont giflé avant de le forcer à monter. Ses ravisseurs lui ont immédiatement bandé les yeux. Le convoi a pris la direction du chef-lieu de Mpanda.
André Surwavuba n’est jamais rentré chez lui.
Aucun suspect nommé. Aucune enquête sérieuse. Aucune explication à sa famille. Cette absence totale de réponse de l’État n’est pas un oubli — c’est en elle-même un aveu.
Un homme qui rentrait simplement du travail. Disparu. Sa famille attend toujours.
Les années passent. Les visages changent. Mais le mode opératoire, lui, reste le même. Quatre ans après l’enlèvement d’André Surwavuba, à l’autre bout du pays, deux autres jeunes hommes allaient disparaître selon le même schéma glacial.
5. Alawi Niyonkuru : disparu dans la nuit
Alawi Niyonkuru, originaire de la province de Cankuzo, était membre du comité provincial du MSD. Un jeune homme convaincu que le Burundi pouvait changer — et décidé à agir pour que ce changement arrive.
Le 28 avril 2020, vers 20h15, il se trouve au bar « Kukayaga » avec son camarade Arcade Butoyi. Des hommes non identifiés les encerclent et les contraignent à monter dans un Toyota Hilux aux vitres teintées. Ils disparaissent dans la nuit.
Des témoignages concordants désignent l’agent du SNR Nicaise Mugande comme impliqué dans l’opération, appuyé par des agents venus de Bujumbura. Plusieurs sources confirment que des Imbonerakure les surveillaient dans les heures précédant l’enlèvement.
Ni Alawi ni Arcade n’ont jamais été retrouvés. Leurs familles n’ont reçu aucune information officielle. Aucune enquête sérieuse n’a été ouverte.
La disparition forcée est une cruauté particulière : elle prive les proches même du droit de faire leur deuil. Elle installe une attente sans fin, une douleur sans nom, un vide que rien ne peut combler. C’est peut-être la forme de violence la plus lâche — celle qui tue sans jamais avoir à rendre de comptes, même sur l’existence d’un corps.
Deux jeunes hommes. Deux familles brisées. Un État silencieux.
Leur mémoire nous oblige
Léandre. Charlotte. Jérémie. André. Alawi.
Cinq noms parmi des centaines. Cinq histoires — un père décapité, une femme violée et massacrée, un militant trahi par son voisin, un président de commune enlevé les yeux bandés, des jeunes hommes arrachés à la nuit — que le régime CNDD-FDD préférerait voir disparaître avec leurs victimes.
Ce que ces cas ont en commun va au-delà des circonstances. Ils révèlent un régime qui a fait de la violence un instrument de gouvernement et de l’impunité une politique d’État. Les responsables présumés sont identifiés. Les faits sont documentés. Et pourtant, aucun n’a été jugé.
Nous les nommons tous — et avec eux, tous les Burundais qui ont subi la même violence, quelle que soit leur appartenance. Car cette lutte dépasse les clivages partisans et ethniques. C’est une lutte pour la dignité, le droit et la vérité — une lutte qui appartient à tout un peuple.
L’impunité, aussi réelle soit-elle aujourd’hui, ne peut pas être éternelle. Nous n’avons pas le droit de trahir leur mémoire en abandonnant ce combat. Nous leur devons fidélité, détermination et courage — jusqu’à ce que vérité soit établie et que justice soit rendue.
Leur mémoire nous oblige à continuer la lutte.
Notre engagement doit rester intact.
Par Méthode BIREMBA
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